mercredi, mars 15, 2006



Écrire. On dirait que c'est sans doute Proust qui m'a donné envie d'écrire en français, mais non. C'était Duras.

D'ailleurs, son langage est plus simple que celui de Proust. Beaucoup plus amicale envers un débutant, beaucoup plus accessible à l'imitation.

Mais je ne veux pas l'imiter, je veux seulement suivre ses pas, apprendre cette économie des mots, cette simplicité parfois brutale, ce rythme saccadé des phrases.

Écrire. Quel passe-temps risible. Mais pourtant. C'est vrai qu'on ne peut gagner rien en écrivant, mais c'est aussi vrai qu'on peut tout perdre. C'est ce danger qui rend intéressante la littérature.

mardi, mars 14, 2006

Peut-être c'est que j'ai trop peur de vivre autrement que ça: peut-être ce n'est que j'en suis las. On peut être las d'une vie qu'on n'a pas vécu. On ne peut peut l'être que de ça.

Le manque pour moi, le manque du destin, le manque de la vie, c'était toujours la manque de l'autre. Me perdre s'agissait toujours de m'éloigner de cette manque. Me perdre, me disperser, me faire disparaître, dissoudre dans quelque chose: les airs d'une musique, les pages d'un livre, l'écran d'un cinéma plein, obscure et solitaire.
Rares sont les romanciers qui ont une vie digne d'être écrit dans un roman. Marguerite Duras en était une. Car l'écriture est le plus apte moyen de vaincre son propre destin ; ou d'en vaincre le manque.
Quand on est inconfortable dans sa propre peau, on cherche une autre: un ami, un professeur de littérature, un amant ; faut de mieux, une personnage de roman. Et quand il n'y a personne à parler, on écrit. N'importe quoi.
Si je dis que je me suis senti toujours plus à l'aise dans la peau des autres, je mens. C'est plutôt que quand je suis moi-même, je ne sens rien. Je suis personne. Je ne souffre pas ; c'est une immense sensation de vide qui m'envahit. J'avais toujours besoin d'un autre pour exister. Peut-être c'est la raison pour laquelle j'ai tant attendu l'amour. Je me figurais: si je suis deux, si je suis l'autre, ma vie peut commencer. Mais ma vie ne commença jamais. Pas encore. Ma vie, c'est ce manque de l'autre, l'attente.
Pour raconter notre vie, il en fallait une. Que ce soit à nous. Qu'on la possède. Mais je n'ai jamais eu une vie; c'est peut-être la raison pour laquelle je me suis livré à raconter celle des autres. Mais pour inventer des histoires, il faudrait connaître la vie des autres. Il y des années, des décennies que je me suis flatté de croire: je les connais, et surtout, je les comprends. On fait ça plus souvent qu'on ne pense. On fait ça, et on se dit aussi: si je la comprends, je peux pardonner. Il faut qu'un évènement inattendu, absurde et doulereux nous frappe pour qu'enfin nous comprenions: nous ne comprenons rien. Et à cause de ça, les vies des autres restent impardonnées. Même les nôtres.

HYGIÈNE DU ROMANCIER



(Notes disparates sur l'Hygiène de l'assassin d'Amélie Nothomb)

Il me semble que les Belges ont un certain goût d'identifier l'oeuvre littéraire au meutre. Quand Prétextat dit: "Écrivain, assassin: deux aspects d'un même métier, deux conjugaisons d'un même verbe" (p.142.), je ne pouvais ne pas penser à la phrase brillante de Laurent de Graeve (écrivain qui a d'ailleurs intutulé son dernier roman "Je suis un assassin", roman qui aussi s'occupe des meurtres artistiques et amoureux, mais dans un tout autre contexte), la phrase avec laquelle il commençe son premier roman: "Oui, on prémédite ses dîners, comme ses meutres, ou ses romans." Le meurtre de Nina à la fin du roman n'est pas prémédité, mais le roman lui-même l'est, je crois un peu trop transparemment, et cette téléologie narrative devient une faiblesse sur le dernier page. Mais on pouvait dire, peu importe, si on a déjà lu le roman en telle intensité.

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C'est un livre à lire d'un seul trait, oui, peut-être dans la baignoire ou dans le lit. Pour faire ça, l'écrivain doit d'abord maintenir la tension jusqu'au dernier page: au premier tiers du livre, c'est la tension de l'absurdité et de l'humeur.

On ne peut pas croire qu'un personnage aussi malicieuse comme Prétextat Tach puisse exister, quoique fictionelle: à ses meilleurs moments, sa malice atteint le niveau de Jack Nicholson dans le film As Good As It Gets, mais toujours sans l'humainté déguisé du rôle de Nicholson.

C'est quand cette malice devient un peu mécanique et moins amusant que le livre se transforme en roman policier, et la tension de l'absurdité se change en tension de mystère (type de tension le plus ancien et le plus efficace dans l'histoire des récits). Mais quand le mystère est éclairci, nous sommes déjà des pieds à la tête dans une interrogation, un duel psychologique. On s'en intéresse, mais peut-être moins à la fin de l'histoire, mais à la fin du roman: est-ce que l'écrivain va rater tout avec un fin trop prédictable ou non?

On ne sait pas jusqu'au dernier ligne, et c'est la raison pour laquelle on ne peut pas interrompre la lecture. Enfin, j'étais un peu déçu: oui, la journaliste n'est pas meilleur que son adversaire, elle tue le gros homme comme il le voulait: il a gagné, et il est devenu un classique.

Mais il en devenait aussi sans ce dernier meurtre, ça ne changerait rien, sauf la situation de la journaliste, avec laquelle on sympatise, on s'identifie vers le fin du roman – parfois fort à peine, parce qu'elle est trop sèche, trop dépourvu d'humeur, trop dépourvu de goût décadent pour orchestrer un beau meurtre: c'est exactement la raison pour laquelle son dernier acte reste sans poids, nécessaire mais sans noblesse. Je préférerais qu'elle ne le tue pas, qu'elle le laisse grimper au sol absorbé dans son immonde amour, et qu'elle le quitte. Et que Prétextat devienne néanmoins un classique.

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En fait, Nina n'est pas la meilleure lectrice de Tach, mais la pire. Du moins au point de vue littéraire. Même les journalistes le savent quand ils disent à leur collègue: "Pourquoi as-tu voulu l'identifier à l'un de ses personnages? C'est tellement primaire. [...] Et ces questions biographiques, ça n'intéresse plus personne. Tu n'as pas lu Proust, Contre Sainte-Beuve?" (p.29.) Mais prenons garde, c'est la point de vue des littérateurs. Ceux qui le proclament ne sont point des vrais journalistes.

Et on sait que la célebrité (même littéraire) est plutôt la soeur de scandale, du légende, du journalisme, que celle de la vraie valeur. Qui serait Rimbaud sans Afrique, De Quincey sans l'opium, Sade sans la Bastille? On ne sait pas, mais c'est sûr que le scandale biographique se vend aussi bien que la bonne littérature. Et le fin du roman de Nothomb implique que c'est grâce à sa scandale biographique que Tach a réussi à établir sa place dans la pérennité.

Mais il reste une question irrésolue dans le roman. Afin que Nina puisse dévoiler le mystère du dernier roman inachevé, elle devait être une lectrice sans imagination, sans aucun sens pour la fiction, enfin, elle devait être une non-lectrice par excellence. Mais elle a lu toutes les autres vingt et un romans de Tach, qui n'ont rien à voir à la réalité! Pourquoi? Je crois qu'une telle besogne aurait été une vrai torture pour n'importe quel lecteur qui ne s'intéresse qu'à la réalité biographique.

Il en faut un motif plus personnel pour faire ça: c'est exactement la raison pour laquelle Prétextat (et le lecteur du roman aussi!) suppose dès le premier coup de dialogue entre la femme et l'écrivain, qu'il y aura quelque lien plus profond entre les deux personnages. Ou peut-être Nina a commençé comme une vraie lectrice, et c'est seulement en se tombant sur le dernier roman qu'elle s'est transformée en non-lectrice journaliste? Question intéressant, qui peut être laissée sans réponse, mais qui ménace néanmoins la cohérence du roman.

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Dans le dernier chapitre, Nina et Prétextat parlent du roman Hygiène de l'assassin comme si ce serait le dernier roman publié de Tach, après quoi il n'a jamais écrit, ni publié. Quand même, il y ce morceau de dialogue dans le premier chapitre qui semble le contredire: "– Je ne sais plus très bien, je n'ai plus écrit depuis si longtemps. – Comment? Mais votre dernier roman a paru il y a moins de deux ans... – Vidage de tiroir, monsieur. Mes tiroirs sont tellement pleins que l'on pourrait éditer un roman de moi chaque année pendant la décennie qui suivra ma mort." (p.12.) Est-ce que ce dernier roman, paru il y a moins de deux années, est l'Hygiène de l'assassin? Est-ce que Tach bluffe quand il parle de ses tiroirs pleins?

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Faire le portrait d'un génie, même inventé, est toujours une tâche très perilleux (surtout quand on n'en est pas un). C'est peut-être la raison pour laquellle Nothomb a choisi de portraiturer un anti-génie, quelqu'un qui a perdu son génie d'écrire, et qui est resté seul avec la conscience qu'il fut un génie avant.

Pour portrarier un génie, ce serait une recette trop simple et trop connu de portraiturer une personnage fort désagréable, mais en même temps proclamer qu'il produit des oeuvres extraordinaires (sans les montrer ou les citer bien sûr, et en les décrivant le moins possible).

Comme Baudelaire dit dans ses Conseils aux jeunes littérateurs: "Il vous souvient sans doute d'une comédie intitulée: Désordre et Génie. Que le désordre ait parfois accompagné le génie, cela prouve simplement que le génie est terriblement fort; malheureusement, ce titre exprimait pour beaucoup de jeunes gens, non pas un accident, mais une nécessité."

La méchanceté n'est pas indispensable pour portraiturer un génie, mais si on en a fait la choix, il faut une méchanceté bien convaincant, une méchanceté qui a pourtant ses moments de lucidité géniale: je reste en doute si Amélie Nothomb a réussi à me convaincre de la génie de son personnage infernalement méchant. Mais peut-être oui.

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La morale du roman semble être que la vraie ménopause littéraire n'est pas quand on atteint l'indicible, mais quand on devient si vide d'imagination fictionelle qu'on opte à écrir ce qui est vrai. La hygiène du romancier consisterait-elle à jamais salir ses mains de sa propre vie? Certes il le fait toujours quand même, mais son art est de le déguiser autant que possible.